Phaëton - l'Art de la démesure

Article de Lise Brunel - septembre 1993

 

L'idée de confier la mise en scène de Phaéton à un chorégraphe paraissait a priori excellente voir indispensable tant la danse occupe chez Lully une place primordiale. Choisir pour cela Karine Saporta risquait de bousculer quelque peu le char de Phaéton et de donner plus de faste à l'embrasement de la terre.

Ce qui fut dit fut fait pour l'inauguration du Nouvel Opéra de Lyon, et bien fait.

 

 

 

A l'aise dans les décors les plus chargés, elle en a fait maintes fois la preuve, la chorégraphe du Centre National de Caen pouvait, avec un opéra, donner libre cours à son imagination qui a toujours été des plus débordantes. Faire danser la terre, le soleil et la voûte céleste et y installer les personnages qui hantent son monde intérieur, tout était possible. Faire danser les chanteurs en les mêlant aux danseurs afin que la danse soit partout à chaque instant, possible encore.

Qu'une immense géode occupe la majeure partie de la scène ou que des rampes géantes tournent pour déplacer les personnages, aucun problème pour Karine. N'a-t-elle pas toujours recherché dans ses créations les espaces encombrés, les passages enter deux lieux, les glissements entre deux états ?

 

Dans ce climat de merveilleux engendré par Lully, tout est à la mesure, disons plutôt la démesure de l'art Saportien. Le côté spectaculaire y est poussé à son ultime développement ainsi que les jeux de machinerie et d'effets spéciaux aidant à la constante métamorphose de l'espace : démultiplication de niveaux, créations de paliers et de niches, portiques et trapèzes propres aux acrobaties aériennes, jeux de miroirs et effet de transparence de la géode permettant d'isoler les personnages qui sont à l'intérieur tout en accentuant le caractère d'incommunicabilité.

 

"A considérer cette tragédie de cours de récréation, où les hommes sont puérils, les dieux stupides et les femmes nulles" comme l'écrit Catherine Kintzler dans son texte de présentation de Phaéton, "on ne peut s'empêcher de penser que l'opéra, si tragique soit-il, a toujours quelque chose de foncièrement comique par ce rapport à la fois malicieux et malséant qu'il entretient avec le théâtre."

 

C'est justement dans le rapport qu'elle a avec le théâtre (même s'il s'agit de théâtre dansé) que Karine Saporta trouve avec l'opéra un partenaire de choix. Son goût pour l'artificiel qui frôle parfois le grotesque, et le regard distancié qu'elle a sur les personnages s'intègrent magnifiquement à ce côté dérisoire et maniéré que revêt l'opéra et notamment l'opéra baroque.

 

Embarrassés de costumes fastueux et lourds ou revêtus de simples tuniques, les danseurs de Karine Saporta sont immuables. Ne sont-ils pas, d'une pièce à l'autre, toujours les mêmes ou presque, créant cet univers saportien où le féminin l'emporte sur le masculin et le caricatural sur le naturel. Gestuelle saccadée, artificielle, corps cassés, angulaires et cambrés, aux petits gestes successifs et maniérés.

Tous le côté factice des personnages que crée Karine en y projetant souvent sa propre image entre dans le caractère quelque peu ridicule de ceux qui peuplent les opéras ; et la folie qui les anime paraît moins déplacée dans ce cadre là que dans le cas d'une simple pièce chorégraphique.

 

Ce qui, depuis plusieurs années déjà, constitue l'écriture saportienne, et son style, et s'était confirmé avec "la Poudre des Anges" et "La Princesse de Milan", semblait au fond devoir déboucher un jour sur un opéra. Comme si, à l'étroit dans le cadre de la danse contemporaine, l'art de Saporta pouvait prendre pleinement sa dimension et son sens dans une mise en scène lyrique.

C'est tout au moins ce qi s'est passé avec Phaéton où elle a eu l'intelligence de ne pas séparer le chant du divertissement chorégraphique puisque tout est danse d'un bout à l'autre du spectacle.

Un spectacle de l'excès qui lui convient parfaitement.

 

Lise BRUNEL

septembre 93