Karine Saporta ou la romantique "spectrale"

Avril 1996

Interview de Karine Saporta par le magazine Télex Danse

 

Avec son air de romantique exaltée, la chorégraphe installée à Caen redonne, via sa dernière création "Le spectre ou les manèges du ciel", sa véritable dimension à la notion de romantisme, très souvent galvaudée aujourd'hui.

 

 

Télex Danse : Pourquoi avoir choisi le romantisme comme fil conducteur de votre dernière création ?

 

 

Karine Saporta : il ne s'agit pas d'un romantisme, mais des romantismes du XIXème siècle. Notamment celui qui s'exprime par une tristesse assumée, une notion de la souffrance comme valeur, mais aussi le romantisme avec toute son exaltation, son rapport à l'au-delà, à l'imaginaire (...). Je n'ai pas choisi de m'attarder sur le romantisme littéraire ou autre, mais sur celui de la danse ...

 

Télex Danse : C'est à dire ?

 

K. S. : L'écriture classique prend forme au XVIIème siècle, notamment à la cour de Louis XIV, cependant elle trouve sa première expression d'art majeur dans un climat qui est profondément romantique. Maintenant, en conjuguant cette inspiration romantique à une gestuelle contemporaine, je souhaite créer un langage différent ...

 

Télex Danse : Via Chopin ?

 

K. S. : Ce n'est pas tan Frédéric Chopin, l'homme , qui m'a intéressée, c'est sa musique. Je n'évoque pas les grands épisodes de sa vie dans Le Spectre...

 

Télex Danse : A Chopin, vous associez Degas. Un artiste que l'on ne se représente pas forcément comme un romantique.

 

K. S. : Je n'associe pas, je fais rencontrer deux univers qui donne naissance à un troisième. Degas, c'est "La danseuse à la barre", "L'Ecole de danse", et dans ces cours de danse classique peint par Degas, on peut imaginer aisément la musique de Chopin derrière ou dedans.

 

Télex Danse : Une sorte de rencontre en somme ?

Vous pouvez nous parler de la naissance du ballet romantique ?

 

K. S. : Le ballet romantique apparaît au XIXème siècle. La "Sylphide" de Taglioni marque l'avénement du ballet romantique, des pièces qui mettent en scène des personnage exprimant des thèmes romantiques, transformant en particulier, avec l'arrivée du travail sur pointes et cette recherche d'une danse de "l'au-delà", le style, la technique et même parfois le vocabulaire de la danse.

 

Télex Danse : Associer l'écriture classique à une gestuelle contemporaine, c'est un pas en avant ?

 

K. S. : Cette création est comme une méditation sur cette période romantique y compris dans la danse. Les références à la danse romantique ne sont que des citations ou des évoquations. C'est cela qui est intéressant dans la pièce, la danse qui parlerait de la danse ...

 

Télex danse : Les puristes vont vous tomber dessus ...

 

K. S. : Probablement, c'est un challenge. Je voulais évoquer pour en traquer l'énigme, le rapport à la légèreté, si caractéristique du ballet romantique mais cette fois en l'exprimant avec des corps de danseurs qui ont beaucoup travaillé le rapport au sol. Puisque le fondement de la danse contemporaine a été précisément de rejeter le travail des pointes et de rechercher un autre rapport au sol avec les pieds nus, l'utilisation savantes des chutes, la prise en compte de la notion de poids du corps. Que certains me le reprochent n'ets pas important, ce qui l'est en revanche pour moi, c'est de continuer à avancer dans la création en inaugurant une esthétique originale ...

 

Télex Danse : Pas si originale car il a tout de même des gens comme Mats Ek qui a mis en scène "Gisèle" de façon assez contemporaine.

 

K. S. : oui, mais cela n'a rien à voir. Je ne reprend pas un ballet classique pour le réécrire de façon contemporaine, "Le Spectre..." est une pièce entièrement crée ex-nihilo à partir d'une réflexion sur le XIXème siècle ...

 

Le vertige est délicieux !

 

Télex Danse : Il y aura sur scène treize musiciens de l'Orchestre de Basse-Normandie, dirigé par Dominique Debart, c'est important pour vous de travailler ... de concert avec une formation musicale en direct ?

 

K. S. : Nous avions déjà travaillé avec l'Orchestre pour "La Princesse de Milan", et c'était une formidable expérience qu'il nous incombe, à nous chorégraphes, et aux Ensembles, de poursuivre et de rendre créative (...)

 

Télex Danse: Avez-vous fait appel à un compositeur ou ne sont-ce que des œuvres de Chopin ?

 

K. S. : Il y a des œuvres du compositeur polonais bien sûr, certaines sont réorchestrées ... Et puis, il y a des créations qui sont très proches de la musique de Chopin.

 

Télex Danse : Pourquoi "Le Spectre" ?

 

K. S. : Le spectre est un mot que l'on rencontre fréquemment dans la poésie romantique, chez Victor Hugo en particulier. Dans le ballet romantique, "Gisèle" par exemple, il y a aussi cette idée de la désincarnation et d'une existence possible de l'être immatériel. La recherche de la légèreté dans ces ballets est profondément liée à ce thème, à la notion de la mort, de rencontre avec l'au-delà. Cette idée là est assez éloignée de monde matérialiste qui nous entoure. Il peut être intéressant d, aujourd'hui, d'aller la revisiter. Et puis le Spectre cela peut être aussi l'idée romantique d'une absence présence, comme l'évoque Lamartine. Une fois de plus, nombreux sont les poèmes romantiques, invoquant quelqu'un de vivant ou non, que l'on aime et dont on ressent cruellement l'absence ... Et enfin, cette danse là, qui ne nous est plus contemporaine est peut-être aussi devenue ... un spectre ...

 

Télex Danse : Et les manèges du ciel ?

 

K. S. : Le manège est une figure en danse classique. Il y a la diagonale qui va d'un point à un autre, et le manège qui tourne, qui tourne ...

 

Télex Danse : Jusqu'au vertige ?

 

K. S. : Oui, ce mouvement continu entraîne une exhaltation, un vertige, oui.

 

Télex Danse : Et le vertige est quelque chose que vous aimez particulièrement, non ?

 

K. S. : Oui, ce goût du vertige est comme un "appel" que doivent préserver les poètes et les artistes dans toutes société. Dans la création, la découverte, l'invention ... il y a un moment où le sol (que l'on croit stable) de nos convictions devient mouvant; Et quelque chose alors se déstructure, se déséquilibre. Il faut avoir le courage de traverser ces expériences là.

 

Télex Danse : Vous avez voulu aussi créer une pièce pour les théâtres à l'italienne.

 

K. S. : Ce sont les théâtres du XIXème siècle, l'époque...

 

Télex Danse : Des romantismes ?

 

K. S. : Exactement !

 

Avril 1996