Carte Blanche à Karine Saporta : La Vision Interdite

Décembre 1992

 

Ce que j'aime au cinéma, c'est d'être si petite ... face au rêve.

J'aime au cinéma cette supercherie de la réalité domptée, emprisonnée, totalement dénaturée, lorsque le réalisme est enfin vaincu. En ce siècle incroyant ... j'aime que le cinéma nous ramène à l'idôlatrie, à l'adoration.

 

 

 

Car lorsqu'il est profond ... le cinéma est comme la représentation religieuse : absolument inhumain et métaphysique. Le cinéma a été créé à partir du théâtre et du ciel. Ce n'est pas la technique qui a produit la découverte du cinéma, mais le fantasme des hommes qui déjà ressemblait au cinéma. Le cinéma aurait pu prendre le relais des processions et de leurs figures géantes et de la mise en images de l'invisible dans les rituels de tous les temps...

 

Car le cinéma, comme le fantasme et la religion, parle de l'absence et c'est pourquoi son contenu trop quotidien ou un traitement trop réaliste de sa représentation du quotidien lui sied mal et peut le détourner de sa fonction essentielle. La représentation réaliste, si elle est, doit être au-delà des codes : hyperréaliste, pour que vision il y ait ... "Visions" et non pas "vues".

 

Le terme de vision désigne tout à la fois l'acte de voir une chose présente, il désigne la chose vue ... et il désigne encore l'acte de voir une chose même qui ne serait que virtuelle , une chose absente.

Dans la vision : il y a mise en jeu de la subjectivité de celui qui "voit", et qui se trouve alors investi du pouvoir de rendre réel ce qui est irréel, présent ce qui ne l'est pas.

 

Ainsi, tout le cinéma ne procèderait-il pas de la "vision" ... donnant à voir comme présence ce qui est absence, réalité ce qui est irréalité. L'objet du cinéma et sa préoccupation première ne seraient-ils pas d'élaborer des présences artificielles.

La réponse à ces questions serait sans doute positive. Mais le cinéma rentre néanmoins souvent dans une relation coupable à cette artificialité de la vision. Artificialité qu'il préfère ne pas avouer.

Il nie la supercherie, le mensonge, l'invention ... le spectacle. Et ce dernier l'a conduit à rétrécir indécemment le champ de ses possibilités et investigations formelles.

 

Puits, gouffre, volcan d'images de la société, le cinéma a partiellement remplacé la religion laquelle détenait, un temps, le monopole de la représentation visuelle du monde.

 

Ainsi donc, comme dans la religion, se rangeaient d'un côté ceux (ignorants ou hypocrites) qui pratiquaient l'Histoire Sainte comme si elle eût représenté une réalité authentique ; et d'un autre côté, les visionnaires mystiques : inventeurs d'images nouvelles "subjectives" : dans le cinéma l'on retrouve aussi deux tendances, deux catégories ... Deux façons de faire, de fabriquer, de créer.

 

La première consiste à faire un cinéma du faux mais qui prétend demeurer fidèle à une vérité, à une réalité dont il produirait comme un fac-simile ... et fondé sur l'illusion d'une respectueuse normalité du regard. Ce cinéma est un cinéma malgré lui "inquisiteur" : imposant mille et une restrictions au plaisir du regard qu'il affaiblit à force de lois et d'interdits, déviant l'attention des spectateurs sur une toute puissante narration prétenduement, hypocritement rivée à un illusoire principe de réalité. Ce cinéma dénonçant, de la façon la plus intolérante les malédictions de la vision, de l'hallucination.

 

Alors que la deuxième façon de faire du cinéma consisterait à tirer le plus grand parti possible de l'écart entre la vision organique - la "vue" - et les particularités de l'outil cinéma, afin de glisser dans le processus de fabrication, le plus de subjectivité et d'invention formelle possible.

 

S'il y a nécessairement une prise de repère, une inscription dans la réalité et dans la norme, une prise de normes dans la "vue", il y a aussi nécessairement une perte de repères, une perte de normes et de réalités dans la vision.

C'est de cette perte de la réalité que provient sans doute l'exaltation et la fièvre du visionnaire.

Perte de réalité, entrée délicieuse dans le rêve par le regard : voilà de quel dépassement, de quel vertige menace la vision. Révélatrice esthétique, symbolique, la vision accède à cette part d'invisibilité que recèle la réalité.

 

La "vision" engage une potentialité du regard ... différente de la "vue". C'est pour cela qu'elle est dangereuse, et bien souvent, interdite. Comme sont (très particulièrement aujourd'hui) interdites les attitudes risquant d'induire une excitation intense du regard, formes, cérémonies de l'imaginaire et donc érotisme du regard, sacralisation du paraître et de l'apparat ... puissance prophétique des signes irréels de la vision ... La disparition de ces manifestations-là de l'intelligence et de la culture humaines pourrait indiquer aussi la disparition d'une métaphysique des formes où se cache sans doute l'essentiel de notre faculté de croyance et de connaissance.

 

Si l'histoire de la peinture n'est écrite que de ces démarches ayant tour à tour exigé un renouvellement du sens et du sensible au risque de faire exploser un certain ensemble de principes régissant la perception de la réalité, l'exigence d'un renouvellement du sens et de la sensation du monde pouvait être explosive ... Le cinéma ne doit-il pas aujourd'hui considérer qu'il a aussi un rôle à jouer dans le procès de civilisation ... Autre que celui de fournir un état des lieux de l'ordre visible des choses ... Rôle qui consisterait à exposer des propositions de regards transformateurs différents.

 

Car la vision doit être sauvée envers et contre le courant de la surbanalité.
Car la vision est peut-être la faculté seule de l'humanité pour se projeter au-delà de ses limites qu'elles soient de temps, d'espace ou de ténèbres ...

 

Karine SAPORTA

Février 1993