Danse et possession dans la création chorégraphique contemporaine

Juillet 1992

 

Le vingtième a été un siècle extrêmement riche en ce qui concerne l'avancée de l'art chorégraphique comme art noble et majeur.

De nombreux systèmes, techniques de mouvements nouveaux relevant de découvertes souvent révolutionnaires ont changé l'expression et l'expressivité du corps ainsi que la qualité de ses performances. Dans la mode, dans la médecine ... dans la science, dans le sport, mais aussi dans la danse : deux valeurs se sont imposées prioritairement, celles de la détente et de l'espace.

 

 

Pour une démarche fluide et ample, un mouvement capable de remplir l'espace et de s'imposer sans retenue sur un plateau ou ailleurs : le discours sur le corps, la volonté sur le corps ont oeuvré. Dans la danse, pas uniquement dans la danse ... mais aussi infiniment dans la danse.

 

 

Le corps "possédant", "conquérant" aurait-il remplacé dans l'art comme dans la relation au monde ... le corps "possédé" ? La chasse à la possession, la chasse aux sorcières se serait-elle conclue par cette chasse à la crispation, promulgant une bonne fois l'interdit du repli du corps sur lui-même, sur son trésor, sur sa richesse intimes. L'interdit du secret gravé dans le corps.

 

Serait-il corps possédant ou bien dé-"possédé" : ce corps mouvant, toujours mobile que la danse-même de ce siècle aurait voulu ériger en modèle ... Si des résistants, des chorégraphes, des créateurs n'avaient pas hurlé pour l'arrêt, pour la secousse, pour une certaine non-danse, un certain refus du corps vide (L'on pense à Pina Baush, à la danse butoh et à bien d'autres formes actuelles ...) renouant peut-être avec le désir du corps tendu, le désir du corps "secoué" de sensations intenses, exaltantes ... renouant avec le fond-même de l'émotion charnelle, depuis tant longtemps suspecte ...

 

Ces chorégraphes, ces artistes ne sont-ils pas dans la danse en train de revenir à une mystique, une fétichisation, une sacralisation des pratiques corporelles ... Et tout en ayant pourtant intégré d'infinis changements dans la science du mouvement n'opèrent-ils pas une remise en cause du 20ème siècle, du corps conquérant d'espace, déplié, de-sécrétisé, dé-possédé. N'opèrent-ils pas une réhabilitation du corps envahi : théâtre possible des forces et des tentions contradictoires du drama humain ... Danse et possession ... avec la disparition des démons de l'au-delà, comment, à travers quels codes, techniques modernes : la peur et le désir humains peuvent-ils encore ébranler nos corps et nos danses ?

 

Karine SAPORTA

Juillet 1992