Le Vertige Amnésique

Juillet 1992 - edito de la plaquette de saison 92/93

 

Il en serait de la mémoire, aujourd'hui, un peu comme d'un muscle ayant été sollicité par un effort multiplié à l'infini, un effort lié à l'adaptation de l'être pendant des siècles ... aux exigences de la vie quotidienne.

Il en serait de la mémoire, aujourd'hui, comme d'un muscle longtemps tendu à l'extrême et qui pourrait enfin se relâcher, parce que le travail à accomplir pourrait l'être sans dépense physique humaine : grâce à la machine, au moteur.

Il en serait pour la mémoire comme pour un muscle ; son relâchement rapide, subit, récent, aurait déclenché des troubles, des disfonctionnements, voire des soubresauts, des sursauts, des secousses ... avant de créer sans doute à plus long terme une inévitable atrophie ...

 

 

Il y aurait eu deux très grands moments dans notre histoire où des inventions, découvertes techniques concernant la reproduction des écrits, des images et des sons auraient contribué à déclencher une diminution subite du travail de la mémoire.

 

Ces moments correspondraient au 14ème siècle, à la découverte du livre portable et de l'imprimerie et au 20ème siècle à l'application multiple, variée, à très large échelle, du procédé photographique, de la reproduction sur support magnétique et surtout de l'informatique ...

 

L'informatique aujourd'hui capable ... d'une virtuosité de la mémoire, bien plus vertigineuse encore que celle des moines copistes du Moyen-Age (capables de réciter la Bible par coeur à l'endroit, à l'envers et de se souvenir parfaitement de la place même des mots dans de très longs volumes ... ).

Ainsi aujourd'hui en 1992, alors qu'elle peut rêver un développement, allant s'accélérant, des techniques inhumaines ou déshumaines ... surhumaines et magiques de la mémoire, comment imaginer un seul instant que, pour quelque désuète beauté du geste, l'humanité continue d'entretenir la tension d'un effort sollicitant une faculté infiniment moins rentable, moins efficace que l'informatique.

 

Comment ne pas considérer comme inévitable l'effondrement d'ici, une, deux ou trois générations de cette tension ... Comment ne pas considérer que nous vivons aujourd'hui le passage d'une civilisation de la mémoire à une civilisation de l'oubli. Comment ne pas considérer comme les symptômes d'un trop violent et trop brusque relâchement de la machinerie-mémoire les aberrations actuelles de notre rapport à l'histoire : amnésies accidentelles, retours nostalgiques excessifs à des souvenirs ... mal entretenus et mille autres disfonctionnements surprenants et imprévisibles.

Les générations suivantes ne connaîtront peut-être plus de tels dérèglements de la mémoire lorsqu'une atrophie plus irréparable de la faculté du souvenir sera installée.

 

Entamé, depuis la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle le processus de décomposition de la faculté de la mémoire concerne certainement de façon remarquable la génération de l'après deuxième guerre mondiale.

Etranges, au cours de ce siècle les manifestations des symptômes concernant la fragilisation de la faculté de la mémoire et qui ont donné lieu à une dévalorisation de la mémoire ("du passé faisons table rase"), à une remise en cause généralisée du respect du souvenir ... qu'il soit collectif, familial, ou même individuel.

 

Les artistes du 20ème siècle ont, dès le début de ce siècle désigné toutes ces choses. Ils les ont préssenties alors qu'elles n'étaient pas encore visibles ni révélées ...

Ils ont désigné, signalé, parlé cette fuite du récit, de l'histoire, courroie de transmission d'une génération à l' autre. L'on peut mettre en parallèle le fait qu'ils aient désigné la mort du récit, la mort de l'histoire et la perte du sens de l'Histoire. Ils ont désigné l'absurde, fondé l'oeuvre sans histoire ...

L'abstraction dans l'art, ou bien même les approches dadaïste et surréaliste de l'art, si elles remettent en question l'idée d'un art narratif ...ne coïncident-elles pas avec un vide d' "histoire" qu'est alors sur le point de laisser l'éclatement de la famille.

Ainsi, l'évacuation du récit dans l'art, la rupture dans la transmission de l'Histoire (familiale, sociale) d'une génération à la suivante ... et l'accélération de la perte de mémoire liée au développement de la technique, ces phénomènes ne seraient pas étrangers les uns aux autres (même s'il est proprement impossible de dire lequel des trois est à l'origine des deux autres).

Peut-être même le rapport à l'émotion aujourd'hui en 1992 ... au remords, à la culpabilité et ... à la jouissance serait-il affecté par cette tendance à l'amnésie.

 

Si les événements de 1968 suivent de peu l'invention du mot "informatique" (apparu en 1962) ils précèdent aussi le passage imminent et violent de l'informatique d'un stade expérimental à un stade qui lui permettrait d'affecter profondément la vie et la structure de la société dans sa totalité.

Depuis 1968 se sont envolées bien des références, bien des mémoires capables de produire ou de reproduire de la culpabilité. Or l'oubli, l'amnésie sont peut-être les conditions de la jouissance déculpabilisée des biens matériels de leur jouissance dans l'instant. L'interdit, lui, serait du côté de la mémoire.

 

Aujourd'hui, là où le souvenir et la mémoire auraient pu sembler être des notions ennemies de la créativité, de l'imagination, du désordre et de la "différence" ... l'on pourrait se demander ce qu'il en est.

 

On pourrait se demander si la mémoire ne serait pas tout à coup devenue subversive là où il y a 20 ans encore, elle assurait, à l'inverse l'ordre et la continuité.

 

Néanmoins, s'ils sont assez frappants, assez évidents et clairs, les moments marquant l'histoire d'une faculté vouée à plus ou moins long terme à l'atrophie ou la disparition ..., si la question se pose de savoir jusqu'à quel point une telle faculté pourra disparaître sans que soit affecté profondément le fonctionnement de la pensée humaine, les relations de l'être au temps (passé, présent, avenir), à l'espace, à la permanence, à l'identité ...

.... Il faut aussi se demander si pour la pensée humaine, l'activité de la mémoire est réellement indispensable, constitutive ...

 

Ou bien au contraire si le poids de la mémoire, des souvenirs n'aurait pas pesé, depuis les origines, sur l'acte de pensée au point que celui-ci pourrait aujourd'hui retrouver une agilité, une légéreté et une réelle audace dans une émancipation absolue de son devoir de mémoire. Et si le travail de la mémoire comme le travail physique ne se serait pas compris, depuis les origines, dans le cadre (dépassé ?) du destin tragique de l'aliénation de l'humanité, aliénation de son plaisir ... de sa pensée.

 

Pourtant, comme il est encore vertigineux d'imaginer un corps déshabitué de l'effort physique ... ! Vertigineux aussi d'imaginer une pensée purifiée de la tension du souvenir ... Car l'on se demande encore si la mémoire n'est pas, en fait, l'émotion de la pensée ?

 

Et qu'il est mal aisé de savoir ce qu'il importe, pour nous artistes, danseurs, aujourd'hui de défendre !

... De savoir combien proche ou combien détachée du présent doit être notre position. Car si nous sommes désignés pour déplacer sans relâche les limites du temps présent dans les deux sens : pour annoncer parfois l'arrivée d'une réalité au-delà des perceptions de l'instant, nous pouvons et nous devons aussi vociférer du fond du passé d'une Humanité qui nous traverse, nous transperce.

 

De telle sorte qu'à travers nous se perpétue l'expression du rêve d'un au-delà du présent et du réel, d'une perpétuité, d'une perpétuation collective défiant l'étroitesse des temps individuels.

 

Et, à l'heure où le cadran même de la montre avec sa mécanique circulaire et le déplace ment physique de ses aiguilles devient vestige d'un univers encore dépendant des efforts du corps et de la mémoire des hommes ... à l'heure où le temps s'affiche, se compte et se met en mémoire sans engrenage physique ni mécanique, quel sera notre rôle à nous artistes, mécaniciens du corps - sans écriture et dépourvus même de toute autre technique d'enregistrement de nos faits et de nos gestes, que celle résidant en nos mémoires vives ?

 

Notre rôle à nous, sera-t-il de sauvegarder des facultés archaïques telles que l'effort physique, le calcul mental, le souvenir ? De résister à la perte de la mémoire, à l'effacement de l'engagement de la machine corps dans la transformation du monde ... Ou bien de conclure un changement de statut du corps et du souvenir ... et puis peut-être, tels les horlogers de l'ancien temps ... à terme de disparaître.

 

Autrement posée, la question est tout à la fois troublante, terrible et exhaltante pour nous : l'explosion toujours actuelle de la danse comme art noble et majeur est-elle le dernier soubresaut d'un corps et d'une faculté de mémoire en passe de devenir improductifs ... Ou au contraire cette explosion témoigne-t-elle aujourd'hui et pour longtemps avec éclat de la valeur irremplaçable de ces deux outils très humains ?

 

Karine SAPORTA

Juillet 1992