Les Blessures du Temps

Septembre 1993

 

Une civilisation comme une armée peut-elle reculer ... ou bien comme un enfant meurtri régresser ?

 

La régression est un accident dans le mouvement naturel des êtres et des choses, lequel ne revient normalement jamais en arrière.

C'est ainsi que, vivants, nous sommes condamnés à marcher du point où nous sommes nés vers l'époque suivante car le Temps ne ramène jamais sur la rive les corps noyés dans son écoulement.

 

 

La ré/gression serait donc un trouble du Temps et de l'Histoire. Au sens strictement étymologique le terme de "ré/gression" signifie "marche en arrière" par opposition à celui de "pro/grés" ou encore celui de "pro/gression" désignant la "marche en avant".

 

Le mécanisme de la régression s'oppose à l'urgence et au besoin d'élaboration de nouveaux signes, de nouvelles notions, de nouveaux concepts.

Il est par essence un mécanisme réducteur, simplificateur.

 

C'est l'Enigme sous toutes ses formes que la régression tend à exclure ... Dictant des limites mortelles à la capacité de connaissance, à la pensée, à l'activité imaginaire.

Car, c'est le renouvellement de "l'Inconnue" à travers le Temps et l'Histoire qui force le mouvement de la pensée.

 

C'est parce que l'objet à connaître fuit dans le Temps et dans l'inconnaissance que nous le poursuivons, que nous pouvons en créer le concept ...

L'Inconnue, donc, change et se métamorphose à l'infini : ce qui incite la pensée à produire sans cesse de nouveaux signes et signalements, de nouveaux langages, de nouveaux systèmes, de nouvelles représentations, de nouvelles interprétations.

 

Cette métamorphose infinie est ce qui rend caduques et inefficaces à perpétuité les explications et les discours que nous pouvons produire ...

Mais c'est aussi ce qui nous maintient dans une relation d'effort permanent ... liés, au monde.

Indélivrables de la Question et de l'Enigme.

C'est l'Enigme qui scelle donc la relation entre nous et le monde.

Aussi est-il dangereux de vouloir éliminer l'Enigme , l'Inconnue ... le Mystère.

 

Cela comporte pour l'art et la pensée la menace d'un anéantissement prochain mettant en péril la civilisation et la cohésion sociale ...

En effet que serait une société en perte de pensée ? Démunie de son pouvoir de pensée, d'interprétation du réel ... l'humanité tomberait dans un état d'impuissance extrême, de fragilité grave qui entraînerait la dissolution, l'incohérence absolue et la mort ...

 

Il importe donc que la pensée soit entretenue régulièrement dans ce qu'elle a de plus banal et de plus exceptionnel et qu'elle soit gardée de toute affection grave.

Qu'elle puisse se mesurer sans cesse à travers les exercices les plus périlleux et les plus stimulants : à de nouvelles difficultés, à de nouveaux enjeux, à de nouvelles interrogations ...

 

Ainsi, aujourd'hui est-il nécessaire de faire un bilan ... un examen clinique de l'état de nos forces intellectuelles, de nos facultés les plus civilisatrices.

 

Où en sommes-nous de notre rapport à l'Inconnue ... à l'avancée du Temps ? Les idées et les valeurs du 20ème siècle sont-elles en pro/grès, en marche vers l'avant ... ou bien vers l'arrière ?

Il semblerait que, fragilisée ou déshabituée du danger, notre civilisation connaisse aujourd'hui un nouvel Etat de Peur.

Sans doute cet état est-il la marque, le signe d'un retour cyclique inévitable... d'un même et éternel symptôme.

 

Symptôme révélateur de peurs ancestrales, de toute éternité incontrôlables et plus fortes que tous les systèmes d'intelligence et de transcendance ...

En effet ... peut-être la pensée est-elle toujours défaite d'avance par le retour de l'angoisse qui tue et qui détruit par affolements et par folies, en dehors de et par delà toute avancée du savoir, de la connaissance. Ou bien serait-ce tout au contraire...

 

Peut-être l'angoisse précisément triomphe-t-elle exactement en ces moments où l'intelligence se trouve prise en défaut...

En ces moments où l'humanité se trouve "affaiblie", diminuée dans sa capacité à interprèter le présent ...

En ces moments où l'humanité ne peut plus faire face à l'opacité du mystère et à la douleur que ce mystère provoque ... en ces moments où incapable de faire se réfléchir le monde dans le miroir de sa conscience, prise au dépourvu et terrorisée, l'humanité tenterait alors de se protéger du Mystère ... en évacuant toutes les zones d'Inconnaissance ...

 

Ainsi ce qui serait à redouter ce ne serait pas tellement le Temps qui passe ni l'Inconnue qu'il génère ... Cela serait l'angoisse elle-même. Ce serait l'angoisse qui serait mortelle! Dangereuse.

Et particulièrement dangereuse, l'alliance entre les différentes formes d'angoisse qui sembleraient être les marques sombres, potentiellement meurtrières ... de la "régression".

 

L'angoisse et la peur régnantes seraient aujourd'hui pour partie liées au Temps : Peur du sens de la marche.

Peur du défilement du Temps. De l'âge ... "à venir".

Peur de porter le regard vers l'avant ...

Peurs doublées d'une volonté farouche de retenir dans la plus grande fixité l'empreinte d'un Vingtième siècle pourtant prêt à céder ... (Céder la place ... craquer, s'effrondrer).

Mais cette Peur du Temps s'accompagne aussi d'une autre forme d'angoisse que l'on pourrait définir comme une peur : de la complexité et de l'hétérogénéité.
Peur de tout ce qui échapperait à la simplification , la purification, l'unification et l'homogénéisation.

(Tout ce qui serait irréductible aux données simples ... tolérables par l'intelligence artificielle.)

 

Cette peur constitue un gigantesque bloquage. Bloquage à l'évolution des pensées et attitudes philosophiques, scientifiques du vingtième siècle.

Lesquelles (de la poursuite de la "dialectique" aux interprétations scientifiques de la "matière" en passant par les théories sur l'inconscient) avaient prouvé la nécessité pour l'esprit de pouvoir reconnaître et accepter l'exubérante complexité d'un réel contradictoire ... (Exubérante complexité, richesse dont les grandes représentations du monde dans leurs phases les plus vivantes ont, d'ailleurs, toujours témoigné ...)

 

Cette peur de la douleur (ou de la tragédie du Mystère), cette fuite de l'Inconnue ... est-elle le signe d'un déclin ?

Faut-il pour la comprendre aujourd'hui incriminer une démission partielle de la pensée ? Et de quelle pensée s'agirait-il ?

Quelle pensée aurait donc fui aussi loin dans l'oubli et les ténèbres immémoriales ... Quelle pensée hormis celle de la métaphysique ?

 

"Le vingt et unième siècle sera spirituel ou ne sera pas", prédisait Malraux.

Après les bouleversements de la pensée sociale et psychologique ayant ébranlé le vingtième siècle, les révolutions à venir se produiront-elles au travers de ruptures essentielles dans la pensée métaphysique ... générées peut-être par la rencontre avec la pensée scientifique ?

 

L'on doit se demander quel sera le champ de la pensée où se produira que nous nous relèvions de cette chute qui s'annonce ?

Chute grave ou légère ... ? Nul ne peut sans doute prédire.

 

Prédire jusqu'où ira ce recul de notre aptitude à réflechir, à représenter, à supporter aujourd'hui le manque d'évidence ... (La compléxité ... le mystère).

Aujourd'hui si nous nous détournons des questionnements douloureux par fragilité, par incapacité à faire face à la contradiction ... nous n'en sommes que plus fragiles, plus impuissants et plus contradictoires. Coupables. Coupables de la chute ... de la régression ?

 

Coupables par abandons, par glissements insidieux vers le bas ... par plaisir de la chute délicieuse ...

Coupables par absences, par délits de fuite ...

A moins que ... nous puissions bénéficier de circonstances atténuantes ... ? Serions-nous aujourd'hui plongés dans un état post-traumatique ... "Blessés" que nous aurions été sans nous en apercevoir par la course trop rapide, trop "pro/gressiste" d'un siècle exagerément vivant et exalté par l'emballement du Temps ...

 

Subissons-nous aujourd'hui la vengeance du Temps et de l'Histoire meurtris par les excès du vingtième siècle ?

Excès de vitesse et d'oubli ... affections, blessures, compressions du Temps ... Connaissons-nous aujourd'hui le revers du vertige ? ... L'envers ... d'un monde qui se renverse et qui nous prend par surprise. Face auquel nous nous sentons vides, absents ...

 

Un monde où se produisent des phénomènes qui semblent être le reflet exactement inverse des phénomènes précédents.

Fixités, intégrismes, séparations, atomisations : nous ne savons plus comment ramener la machine dans sa course en avant . L'histoire même est devenue un piège. Nous fuyons le futur comme l'Histoire.

 

Il semble que notre civilisation aujourd'hui batte non seulement en retraite devant le Mystère et l'Inconnue mais qu'elle soit aussi incapable de reconnaître dans leur spécificité, leur différence, leur altérité les époques et les civilisations passées. L'Histoire est devenue comme l'alibi, la caution illusoire et trompeuse des nouvelles guerres de religion, des nouvelles guerres ethniques ... Caution même du vide artistique et culturel.

 

Ainsi par exemple, en art, le mouvement en France du "renouveau baroque" (dans la musique et l'opéra) est-il un symbole de la méfiance et de l'angoisse actuelles envers la progression du Temps, envers l'impur : l'inconnu, l'hétérogène au profit d'une pensée unifiante, puriste, regressive, réductrice ... et paradoxalement profondément anti-historique. Incompatible avec une réelle tolérance envers la différence historique même contenue dans les ouvrages baroques (lesquels sont des ouvrages précisément porteurs de complexités, de mélanges fabuleux, de contradictions et de mystères irréductibles : porteurs de l'exubérante, riche et sublime référence au mouvement, à la métamorphose et aux complications de la beauté).

 

Ainsi, notre rapport au Temps et à l'Histoire est-il donc peut-être provisoirement abîmé ... ?

Qu'y aurait-il eu, quelle faute ... quelle transgression ?

Quel viol, quelle violence ?

Si l'on devait nommer ainsi le traumatisme ou la blessure du Temps : pourrait-on parler d'un viol "international" de la mémoire ? Qui aurait semé le trouble et la confusion, désorganisé le sens du mouvement dans le monde ...

 

Devrait-on évoquer cette pro/pulsion, cette pulsion vers l'avant ... qui nous aurait ébranlés avec une grande violence en l'espace d'un siècle. Coupés de façon traumatique des "origines" donnant naissance à des plaies ouvertes qui nous laissent aujourd'hui angoissés et meurtris comme des enfants trop tôt et trop brutalement arrachés au tissu originel ?

 

Ce qui nous permettrait de penser que nous serions sur le point de devenir une société "régressive" par traumatisme, par blessure ...

Ce qui serait plus rassurant, en un sens, que de constater que nous sommes sur ce point simplement par négligence. Pire encore, par délice, par glissement ... par un nouvel et infini accès au vertige, au plaisir ... ?

 

Karine SAPORTA

Septembre 93