Les Vertiges du Regard - La Beauté Interdite

Novembre 1994

 

EXERGUE

"Et le tout violemment peinturluré, d'une somptuosité canaille" description d'un mystère du 14ème siècle.

 

En effet, la dépense, le vertige, la passion du beau et de ses relations au désir, à la mémoire, au sens, l'accumulation, de détails de tension : voilà ce qu'évacue aujourd'hui trop souvent le spectacle de danse voire le spectacle en général.

 

Vouloir retrouver l'éclat, l'éblouissement, la perte des seuils et de soi dans la fusion, l'effusion, l'élan de l'être fini vers une transcendance inhumaine, surhumaine ou para-humaine vers un au-delà des limites. Inventer l'au-delà de l'humain au lieu d'aimer seulement l'humain, trop humain.

 

 

Rechercher l'extrême beauté celle qui fait défaillir à l'opposé pourtant de ce que serait une démarche esthétique et décorative : rechercher la beauté vertigineuse et signifiante à la fois, expressive et révélatrice d'une inclinaison vertigineuse vers l'infini.

 

 

La beauté, reliée aux configurations logiques, mathématiques, rythmiques du désir donc de la vie. La beauté complexe, contradictoire, barbare et intelligente à la fois. La beauté représentative de la vie et des origines de la civilisation même. Oser proposer à travers la danse des visions déséquilibrées : c'est-à-dire des "économies" déséquilibrées. Des "économies" à l'intérieur desquelles l'accumulation de tension (tension : terme sanskrit à l'origine du mot danse) serait telle que la charge et la dépense de cette tension ne se réguleraient pas de façon harmonieuse.

 

Vouloir donc montrer le vide ou le trop plein : tout cela équivaut à enfreindre des règles, non pas celles de l'art dans ses expériences et ses formes majeures (lesquelles finalement sont construites miraculeusement et savamment toujours à partir de déséquilibres plus ou moins extrêmes). Cela équivaut à enfreindre les règles du jeu social, les règles des faux-semblants de l'art et des bonnes manières qui reproduisent les voiles, les filtres, les caches pour arrêter à la fois le mystère et l'angoisse.

 

Le mystère et l'angoisse de l'incompréhensible, de l'inconnu, de l'inconnue ... donc de l'énigme. L'énigme productrice de l'étrange et l'étrangeté. L'énigme capable de nous rendre par endroits le monde : "étranger". C'est bien la notion "d'étranger" qui est aujourd'hui considérée comme négative. Aujourd'hui où nous rentrons dans une époque dominée par cette tendance au rétrécissement et à la contraction, au lieu de la tendance à l'expansion donc à l'ouverture que le vingtième siècle a pu par moments connaître.

 

A cause de ce mouvement de fermeture culturelle traduisant un trouble, une fragilité, affectant l'identité des peuples et des groupes sociaux, la danse est menacée de perdre son rapport à l'indicible poétique et transcendant : à se vider de tout ce qui pourrait rendre ses repères et ses vocabulaires trop flous ou trop ouverts. Elle doit aussi se soumettre à l'expulsion de corps étrangers et à la déclinaison stricte de son identité.

 

Contraction-expansion : ces deux mouvements fondamentaux de la vie et de la matière produisent sans doute des effets dans les sociétés et les civilisations, comme ils semblent toucher aussi les manifestations de l'intelligence humaine.

 

La danse aujourd'hui est menacée de perdre ce qui fait sa force et son potentiel infiniment riche. Elle est menacée de perdre son rapport avec l'émotion et avec la pulsion, son rapport avec l'énigme, le mystère, l'angoisse ... et l'intelligence dont le doute, la question et l'angoisse sont les seuls "moteurs". Elle est donc menacée de retrouver cette place mineure parmi les autres arts, n'attirant plus, à nouveau que les spécialistes amoureux du code et de l'ordre. Ou encore les frivoles et les pervers à la recherche d'un héroïsme érotico-musculaire voilé par les mille et un faux-semblants de la grâce.

 

Pourquoi la danse serait-elle encore une fois de plus et comme inéluctablement happée par la perte d'intelligence, la perte de sens, la perte de contenu, d'objet "à représenter".

 

Pourquoi ? La danse des figures musculaires et de la mobilité techniquement convenues, cette danse-là peut à travers toutes ses formes vides produire un effet d'égarement redoutable.

Qu'est-ce qui est égaré dans la monstration de ces formes démonstratives de déplacements à tout-va, rassurantes parce qu'elles permettent une apparente activité donc une apparente et cohérente santé, c'est sans doute ce que Matisse appelle "le fond sensible de l'humanité" et qu'il demande à l'art de "remuer".

 

La danse des apparences et des formes vides (que rares sont ceux d'ailleurs qui s'accordent à reconnaître comme telle dans l'instant) se spécialise dans l'évocation de ces choses dont Rilke dit qu'elles "glissent sur leurs sentiments lisses". Elle est souvent encline à utiliser dans sa forme prioritairement les mouvements des bras et des jambes, comme pour exiler la danse loin du siège des impulsions et des pulsions vitales, loin des organes mais aussi des zones où se produit la pensée.

 

Danse/masque, fondamentalement frivole comme un jeu de société ... Elle peut jouer paradoxalement comme un alibi voilant ainsi qu'une peur panique de "l'essentiel", un grand mépris de la chair et du corps, du contact, de la rencontre, du dérèglement des sens, du ... manque (1).

 

Mais aussi, elle condamne paradoxalement l'extrême attrait pour l'immatérialité en ce qu'elle peut nourrir un désir de transgression et de transparence. La danse peut, plus que tout autre art, servir les idées de l'ordre et des faux-semblants ... comme l'exercice militaire ou la gymnastique, faux-semblants de la beauté, de la santé et de l'équilibre ... empruntant parfois des formes parfaitement trompeuses, évoquant des thèmes culturellement "disciplinaires".

 

Ou bien au contraire, elle peut être ultime pari métaphysique, précipité de toutes les intelligences, de toutes les aspirations à la transcendance, beauté poétique ou toxique, souffle du courage le plus authentique et le plus drama-tique, combat, désir, jouissance ...

 

Lorsque la danse est ainsi essentielle et géniale : elle ne s'exprime pas nécessairement à travers des déplacements dans l'espace même dans ces moments où l'énergie et la rigueur l'amènent à des gestuelles prodigieuses et extra-ordinaires.

 

(1) de la "castration" dirait la psychanalyse

 

Le danseur peut émettre des signes, plutôt que de créer des "figures" qui n'impli- quent pas nécessairement une grande mobilité des bras et des jambes. Ce n'est pas pour autant qu'il n'y a pas danse : bien au contraire. L'énergie nécessaire au mouvement implique alors souvent une grande concentration au centre du corps ou une grande nervosité des pieds et des mains (Flamenco, mouvements des danses indiennes, balinaises, chinoises, danse butô, formes expressionnistes de la danse contemporaine européenne du 20ème siècle et en-dehors de la danse art et spectacle bien des danses régionales européennes, danses tziganes, etc ...)

 

Après un siècle d'exploration et de recherche, nous devons résister à cette tendance à la fixité de la pensée qui menace aujourd'hui, dans la danse aussi. Tendance qui provient sans doute d'un dé/espoir, d'un désespoir que le monde s'émancipe un jour des intérêts "fermés", idiots et meurtriers.

 

Nous devons tout en poursuivant l'exploration de la "matière-corps", nous intéresser à ces liaisons entre le sens, la production d'images mentales et l'art du geste ... C'est peut-être là que nous sommes aujourd'hui plus faibles, nous tous danseurs, chorégraphes, critiques, théoriciens ...

 

L'image, la vision ... l'élan vers la beauté ou la provocation du regard, l'élan vers le corps de l'autre, vers l'autre mystérieux, et interprète du mystère, du mythe et du divin-même : voilà bien aujourd'hui des questions qui touchent à l'origine-même des raisons qui nous poussent à danser, à regarder danser, à représenter le monde, à regarder représenter le monde ... et les cieux . Donner à travers nos corps à contempler l'enfer et les cieux et prendre par la contemplation connaissance de ces "au-delàs du réel" ... ce sont là des expériences qui font appel aux capacités de l'esprit : capacités de "Vision" et d' "illumination".

 

Karine SAPORTA

Novembre 94