Notes sur la question du temps

LES BATTEMENTS DU TEMPS ET LES BATTEMENTS DU CŒUR

 

Septembre 1994 - Réflexions sur le rapport à la musique

 

La musique a ceci de particulièrement vertigineux : elle nous rend sensibles instantanément aux logiques du Temps.

 

Ainsi, y aurait-il deux grands systèmes, deux grands schémas, deux grandes représentations possibles du Temps.

 

La première représentation serait celle d'un Temps immobile.
Immobile et cyclique à la fois. Celui-ci ne suivrait aucun déroulement ou aucune "évolution", aucune progression. Son mouvement serait celui d'un balancement d'avant en arrière.

 

 

Il reviendrait perpétuellement sur lui-même comme le balancier de l'horloge, la baguette du tambour, le battement du coeur ou la vague retournant cogner à l'infini le rocher, sans toutefois pouvoir le déplacer.

 

La deuxième représentation serait celle d'un Temps mobile, progressif, linéaire ... s'écoulant du passé vers le futur.

 

Alors que la première représentation du Temps se trouve reliée à une vision cosmique, voir métaphysique de l'être, le seconde renvoie à une conception du monde à l'échelle humaine. Une conception du monde où l'organisation sociale serait au centre.

En effet, le Temps de la vie humaine s'écoule du début à la fin, en progressant du passé vers le futur à travers une succession linéaire d'instants. Dans le monde moderne occidental, le concept de progrès l'a emporté sur celui d'éternel retour du même : les pensées sociales ont recouvert les pensées métaphysiques.

 

La musique exprime le rapport au Temps d'une société, il n'est pas surprenant alors que la musique dite "contemporaine" se soit départie des logiques du balancement. Logiques du Temps / balancement (swing), du Temps va-et-vient. Logiques du Temps retournant sur lui-même.

 

La musique du vingtième siècle a déserté les conceptions cycliques archaïques du Temps, et défendu l'idée moderne d'un Temps a-rythmique irrégulier, progressif, mais jamais régressif. Elle a produit des constructions musicales ne permettant plus le retour régulier de certains paramètres mélodiques.

 

Délivrée de toute responsabilité religieuse ou mystique, physique voire physiologique, la musique contemporaine s'est enfermée dans une recherche "désintéressée"... Désintéressée de l'emportement du coeur et des sens, désintéressée de la séduction d'un public envers lequel elle avait autrefois un rôle plus défini à jouer. Désintéressée du profit immédiat qui l'aurait amenée à compromettre sa conception modernisante de l'Histoire et du Temps, sa défense d'un progrès irréversible ...

 

La musique savante du 20ème siècle s'est peu à peu écartée du monde des battements du coeur pour rejoindre celui plus silencieux du progrès électronique ...

Autrement dit, aujourd'hui, la représentation du Temps réellement en adéquation avec les valeurs de la société technologique moderne est à trouver chez les compositeurs de la musique savante contemporaine.

 

Etrangement, ceux-ci seraient pourtant les plus marginaux et les moins intégrés au "mouvement social"... Alors que la représentation du Temps la plus décalée, la plus précisément anachronique, voire la plus subversive et potentiellement destructurante pour l'ordre social se trouve encouragée et soutenue par les circuits les plus puissants et les plus commerciaux, représentatifs des modes de production internationaux "normalisés".

 

Cette réalité paradoxale est fascinante parce qu'elle tend à prouver la faiblesse de la volonté et du pouvoir humain face à une notion métaphysique comme celle du Temps. Si cela n'était en raison de l'immense profit que représente pour les puissants commerçants de ce monde l'exploitation de l'impact sur les esprits d'un certain type de musique : cette conception archaïque cyclique, rythmique et pulsionnelle du Temps aurait tout à fait disparu et peut-être avec elle la nécessité, le besoin de la "jouissance" musicale. "Jouissance" toujours alliée à certaines formes de violence et de dépense physiques ...

 

Au vacarme mécanique des premiers moments de la société industrielle où le rythme souvent binaire des machines et des engrenages rappelait encore étrangement celui du fonctionnement organique du coeur et du corps, se sont substitués les glissements furtifs des transports à grande vitesse ou le bruits doux des claviers informatiques.

 

La musique contemporaine, suivant parfaitement la baisse de "physicalité" des modalités du travail, de la production et de l'organisation de la vie quotidienne, n'en appelle plus à la jouissance des sens. Pas plus qu'elle ne fait référence aux mécanismes du désir et de l'extase, tous les deux fondés sur des montées d'excitation calculées parfois savamment.

 

Pourtant, si la recherche du plaisir musical peut prendre des formes extrêmement variées, même très éloignées du "bruit et de la fureur" originels... éloignées du rythme des battements du coeur ou des spasmes de nos organes : il n'en demeure pas moins que la fascination pour le bruit, les cognements, les battements et la "batterie" des structures rythmiques "pulsionnelles" simples, semble toujours produire ses effets.

 

A tel point que les "marchands" intéressés par le profit immédiat sont devenus les plus habiles et les plus acharnés à cautionner l'aspiration du plus grand nombre dans la spirale d'une musique structurée à partir d'une conception cyclique du Temps pourtant contradictoire avec les conceptions modernes de la production, de l'Histoire et du Temps.

 

A l'instar de leur attirance passée pour le rêve religieux, l'attirance des foules pour les expériences provoquées par l'alternance répétitive des moments de "charge" avec les moments de "décharge", des moments de tension avec les moments de détente : alternance répétitive des temps forts et des temps faibles révèle encore la précarité de l'intégration de l'être humain à un monde social fini, (le nôtre) et le lien encore puissant du plus grand nombre avec une angoisse, ou ...une sensation méta/sociale, métaphysique ...

 

La conception linéaire du Temps, quant à elle, fait écho à l'avancée rêvée, au progrès rêvé, du parcours de l'humanité. La croyance en cette conception implique aussi une croyance en l'émancipation de la raison humaine des conditionnements acquis par l'habitude dans la sphère des désirs et des émotions.

 

La difficulté pour nous, chorégraphes aujourd'hui, pour certains d'entre nous tout au moins ... serait de souscrire absolument à une conception de la musique niant l'aspiration au vertige, à la spirale hallucinatoire, à la métamorphose des limites des repères de Temps, à la répétition et au balancement rythmiques.

 

C'est pourquoi sans doute, nombreuses ont été récemment les démarches chorégraphiques confrontées à la nécessité de fonder les bases d'une contestation des solutions musicales existantes aujourd'hui.

 

De l'utilisation subversive et altérée des produits de la musique commerciale à celle de collages musicaux permettant d'échapper à la prégnance d'un style souvent imparfaitement adapté à l'oeuvre chorégraphique, les chorégraphes ont démontré la difficulté d'une relation essentielle entre la musique contemporaine et les univers physiques sensibles de la danse. En dépit de la difficulté, non moins évidente, d'une relation entre la nature de la finesse du propos chorégraphique et la nature plus "grossière" de la musique "commerciale" en général.

 

Pourtant la danse qu'on le veuille ou non est fondée sur la musique, comme elle est aussi fondée sur le dessin et l'architecture.

La danse est l'art par lequel nous sommes capables de relier notre intelligence intuitive du mouvement et de la matière avec nos pensées les plus abstraites et nos émotions les plus complexes.

 

La danse, si elle n'est donc pas fondée seulement sur la musique ... dépend pour une part essentielle de notre rapport au Temps. Ainsi, son élaboration demande une extrême sensibilité à cette dimension de l'existence et à ses subtiles manifestations. Elle intègre nécessairement "l'ordre musical". Comme de la musique, l'on pourrait dire de la danse qu'elle est une poétique du Temps. C'est pourquoi elle a, du plus loin qu'on la puisse connaître et à de rares exceptions près, toujours intégré dans son exécution ou sa représentation les sons et même le chant.

 

Pourtant, la musique de danse n'a jamais été la même que la musique créée pour être entendue seule ou créée pour accompagner d'autres situations.

Même à l'intérieur d'une représentation ou d'une cérémonie partiellement dan-sée : la musique concernant les moments chorégraphiques a toujours revêtu des caractéristiques spécifiques.

 

Si la démarche des chorégraphes, depuis Isadora Duncan a pu être de créer parfois sur des oeuvres n'ayant pas été composées spécifiquement pour la danse, cela ne contredit pas le fait que la musique composée pour la danse, elle par contre, revêt presque toujours des qualités particulières.

 

Un style de danse, une forme de danse donnée, comporte une structure et des figures ne pouvant être excécutées que dans un certain rapport au Temps. Ce qui implique le plus souvent une construction musicale spécifique. La danse contient donc semble-t-il un rapport au Temps, une pensée du Temps ... Comme la musique.

 

 

Soit que nous ayons perdu quelque chose de cette sensibilité au rythme et au Temps à travers ces mouvements de transformation successifs et souvent violents de la danse contemporaine, soit que nous appartenions à une société qui dans son ensemble a perdu une part essentielle de sa sensibilité musicale et particulièrement rythmique : il semblerait que nous ne comprenions plus aussi naturellement la relation structurelle de la danse avec le Temps.

 

En effet, s'il est admis que la structure rythmique d'une chaconne ne soit la même que celle d'une gigne, ni d'une polka, ni d'un rock'n roll, etc ... l'on ne conçoit pas toujours aujourd'hui à quel point un geste échappant à une structure codée de danse, tire son sens et son impact même visuel de sa relation à une "figure du Temps".

 

Tout grand chef-d'oeuvre chorégraphique doit toujours contenir une pensée du Temps. Cela entraîne la nécessité d'une composition musicale susceptible de prendre en compte cette pensée du Temps. (Même si cette composition établit un rapport contradictoire avec la danse ...) Bien qu'elle semble couler de source, cette affirmation après cette période de divorce de la danse contemporaine avec la musique est à formuler avec précaution. Il nous faut repartir d'un "degré zéro" de la pensée sur le sujet en évacuant tout risque de conformisme fondé sur des conditionnements trop bien connus.

 

Quelque déliées l'une de l'autre qu'elles aient pu être, la musique de John Cage et la danse de Merce Cunningham procédaient pourtant malgré tout d'une conception commune très spécifique. Dans l'alliance Cage-Cunningham, la musique crée bien entendu une "interférence" avec la pensée du Temps contenue dans la chorégraphie.

 

L'appréhension du Temps par un chorégraphe est liée me semble-t-il à la façon dont celui-ci pose son rapport à la "tension" (origine même du mot "danse" en sanscrit) ... son rapport à la fièvre (la fièvre, la chaleur étant des paramètres physiques spécifiques de la danse).... A "l'excication", autrement dit à l'activité, à la dépense.

 

Chaque chorégraphe établit un rapport aux composantes, aux paramètres du Temps, qui lui est strictement personnel ou tout au moins qui est propre au style dans lequel il s'inscrit.

Les styles de danse fondés sur la nécessité d'une montée, d'une progression de la "tension" dramatique, ou encore de "l'excitation", sont la plupart du temps fondés sur une conception cyclique ou circulaire du Temps.

 

Ces styles entretiennent une vision fusionnelle de l'être au sein de la matière et de l'univers, par opposition à une vision sociale "conquérante" et "suprématiste", impliquant la suprématie de la "raison" et de la volonté humaine du pouvoir humain.

Les formes de danse exprimant cette vision "conquérante" sont liées à l'idée d'une évolution irréversible de la raison orientée vers un point unique depuis les origines. Elles se tiennent éloignées de la dimension affective, fusionnelle.

 

Défiant les lois du désir, elles sont en rupture avec la logique de l'éternel retour. Elles révèlent donc une conception du temps plus linéaire. Je nommerais ces styles de danse : "évolutifs" en faisant référence au double sens du mot évolution. Le mot évolution signifiant tout à la fois évoluer dans l'espace : se mouvoir sans autre fin que celle de se mouvoir et évoluer dans le temps, c'est-à-dire se transformer en "progressant" (selon une conception moderne).

 

Ces styles que j'appelle "évolutifs" ne sont pas plus nobles ni plus fréquents que les autres dans l'histoire ... bien au contraire. En dépit d'une conception "réductrice" de la danse ... qui tendrait à "éliminer" les danses de "l'être" (et du déséquilibre) et à faire des styles "décoratifs" ou "évolutifs" ... les styles officiels de la danse.

 

Sans doute parce qu'ils sont très rassurants et que la préoccupation métaphysique si elle affleure ne vient jamais "décaler", déplacer le rôle (central) de la volonté humaine dans la danse.

Ces styles "évolutifs" reposent sur l'idée constante d'une progression du mouvement dans l'espace et dans le temps. Dans l'espace où les figures se déploient et changent harmonieusement suivant une économie équilibrée de la "charge" et la "décharge". Ces styles évitent élégamment les surcharges, les vides ou tout excès de dépense et d'excitation. Ils sont fondés sur la notion d'équilibre dynamique, sur une dépense des forces fréquente et bien dosée. Ils ne sont pas fondés sur les mécanismes par accumulation (reliés aux économies pulsionnelles).

 

Le mouvement évolue suivant un écoulement du Temps sans heurt et sans obstacle. Aucune pierre (de Sisyphe), aucun écueil contre lequel le flux du mouvement et du Temps viendrait se briser, cogner cycliquement. A l'infini d'une détresse mais aussi d'un élan vital sans cesse épuisé puis renouvelé ... Le Temps glisse, s'écoule et passe simplement, humainement come ces choses dont parle Rainer Maria Rilke en disant qu'elles "glissent sur des sentiments lisses".

 

Cette danse mélodique, évolutive est une danse "moderne". Elle représente un aspect d'une danse moderne. Pourtant elle n'englobe pas toutes les figures, tous les styles de la danse "moderne". Très éloignée des dimensions religieuses, narratives, sexuelles et opulaires de la danse : elle a voulu s'émanciper de la quête des "aux-delas". "Aux-delas" de la raison : s'émanciper des désirs irréels, hallucinatoires, illusoires ...

 

Danse d'un monde laïque, progressiste et pourtant paradoxalement, infiniment moins producteur de raffinements civilisateurs que d'autres mondes antérieurs ... Danse dé/mythificatrice, dé/mystificatrice, danse de surfaces : la danse "évolutive" fuit la singularité du rêve individuel ... et trouve son vocabulaire dans un code des apparences, cohérent, adhérent à certains aspects de la société contemporaine.

 

Elle est complice des glissements furtifs des machines à très grande vitesse, des silences de l'informatique ou de la guerre technologique. Elle est complice d'un monde où le bruit et la fureur de la vie s'estompent ici pour mieux ressurgir là. La danse "évolutive" est la danse des silences de "bon goût" où l'âme et la chair ont la décence de taire leurs cris.

 

La musique de cette danse n'importe pas toujours et si elle importe c'est de l'intelligence et non pas du sacré, ni de la pulsion (de la musique) que va s'inspirer la danse. Cette danse n'est pas "pétrie" dans la musique, ni fondue dans la chair du monde.

 

L'extase, l'éblouissement ni le désordre émotionnel ne semblent être la finalité de l'inspiration musicale. Danse des apparences sociales ... pure danse ou danse pure. Danse sans impureté "génétique" délivrée de l'emprise, intempestive, de l'âme, du fantasme, de l'angoisse ou simplement des impressions du monde.

 

La danse "évolutive" appelle des musiques raisonnantes et raisonnables ... A l'envers "d'une histoire de bruit et de fureur racontée par un idiot", dont Shakespeare à travers Macbeth dit qu'elle est la vie.

 

A l'envers de ce que seraient les danses "accumulatives". Accumulatives de tensions, tensions dramatiques, tensions rythmiques, tensions sexuelles ... ainsi que les danses narratives, expressives, rythmiques. Jeux de rôles et de métamorphoses visuelles et charnelles (des formes les plus primaires de danse de transe aux plus sophistiqués des mouvements du Théâtre Nô.

 

Non pas danse des apparences, mais danse des profondeurs.

Profondeurs de notre désir de métamorphose, de transmutation, de transexuation, de transcendance.

Non pas seulement ... danse de l'intelligence et des symboles.

 

Danse aux vocabulaires et aux compositions parlant les langages mythiques, cette danse a la particularité d'illuminer les puits noirs de l'expérience indicible. Ce qui la rend peut- être courageuse, discordante et sublime.

Toute en brillances, noires ou éclatantes.

La création artistique travaille l'énigme et le mystère à travers la mise en forme de l'existence ou la mise en existence d'une forme. Elle implique le respect de ce mystère et de cette énigme ainsi qu'une recherche de la connaissance, de l'intuition, des secrets les plus indéchiffrables de la structure de l'être.

 

Comme le savoir scientifique lorsqu'il bouleverse profondément la nature du rapport au monde d'une société, l'art lorsqu'il contient une vraie pensée ou une méthode de fabrication nouvelle affecte totalement le rapport à la conscience du monde d'une société.

La danse comme tous les autres arts doit produire des oeuvres porteuses d'une vraie vision, d'une véritable interprétation du monde et des signes qui nous entourent ... Elle doit exiger de son auteur qu'il perçoive certains rythmes, certaines logiques du Temps et de la matière qui lui donnent accès à des secrets de composition impensables par l'intelligence sociale commune.

 

Le rapport au Temps exprime une part importante de la pensée d'un chorégraphe.

Il n'est pas seulement ornement, arrangement. La contrainte chrono-logique de la danse, de par l'irréalisme des situations que traite notre art et le rapport au corps qu'il implique, oblige le créateur/chorégraphe à trouver des solutions fondatrices de son propos.

 

Ainsi, les grands mouvements de l'âme, de l'être, les grands moments de "chaleur" individuelle ou collective et même les grands styles sacrés sacralisateurs, mythiques ou "mythificateurs" de la peinture à l'architecture ... (en passant par le cinéma) ont toujours été produits par des"accumulations". Accumulations de lumière, de tension, d'éclat ... de charge.

 

La philosophie du "Temps cyclique" a quelque chose à voir avec cette forme d'énergie qu'on nomme : l'électricité ... avant même sa récente découverte à des fins d'utilisation humaine et industrielle.

C'est par l'accumulation que se produit l'éclair.

 

Karine SAPORTA

Spetembre 1994