Impressions et notes diverses sur la question de l'espace

Avril 1996

 

Le travail de l'espace chez un chorégraphe peut être aussi complexe et varié que celui du "volume" chez un sculpteur ou un compositeur.

 

Il est essentiel de mesurer la valeur signifiante de l'espace, du placement du corps ou des corps dans l'espace pour accéder à une vraie finesse dans le traitement de l'espace. Envisager le problème de l'espace de manière systématique : par exemple : privilégier le grand espace, "l'espace libre et ouvert" contre tout autre espace... est une aberration.

 

 

Ce n'est pas à la taille que l'on mesure le génie d'une sculpture ni au volume sonore celui d'une composition musicale.

 

 

 

Et pourtant, subsiste encore dans la danse, la pensée que bien danser signifie occuper "largement" l'espace, réussir la conquête de l'espace.

L'on retrouve bien là une attitude typiquement américaine. C'est en effet sûrement à l'influence de la danse américaine sur la vision "contemporaine" du mouvement que l'on doit, cette idée que le "bon espace", "l'espace positif" est l'espace ouvert, vide ou vierge (en un mot l'espace à conquérir) et que le mauvais espace ou l'espace négatif est l'espace fermé, restreint ou pire encore : rempli (civilisé).

 

A cette conception américaine, glorieuse, de la danse à travers laquelle celle - ci aurait pour unique objet d'exprimer un sentiment de liberté, de maîtrise et de conquête, l'on peut opposer l'idée plus européenne que la danse doit naturellement rendre compte de la sédimentation des strates historiques d'un univers travaillé par la pensée. L'univers même de la civilisation.
Il semble évident qu'un espace,"compliqué", voire même encombré ou restreint, peut être aussi passionnant et complexe à travailler, à faire "voir" qu'un espace dégagé.

 

Il suffit de considérer le flamenco ... lequel se dansait à l'origine sur des tables ("tablados") pour comprendre que cette idée n'est pas une simple façon de provoquer un mode de pensée trop univoque.

Et même sans parler de l'Europe, il suffit de regarder les plus grands styles de danse à travers l'Orient ou l'Asie (y compris l'Asie Centrale) pour trouver un rapport à l'espace fondé sur des idées toutes autres. Dans la plupart des cas, la force des danses se trouve "intensifiée" par les "petits espaces" voire même les très petits espaces.

 

Il est important de sortir enfin de cette série d'équivalences qui écartent parfois encore la danse de sa propre profondeur et l'éloignent des autres arts.

Car il est certain que tout ce qui relève de la tension dramatique et de la concentration s'accommode mieux d'un cadre fermé que d'un cadre ouvert.

 

L'on assiste plus souvent à une fuite du sens, de la concentration de "l'excitation" lorsque la danse se donne à voir dans un espace moins ouvert que lorsque le cadre du spectacle est clos et travaillé rituellement.

Ce qui nous pousse nous-mêmes artistes parfois à valoriser encore le "grand", le "simple" et "l'ouvert" dans notre conception de l'espace plutôt que le "petit" ou le "complexe" ou le "fermé" : c'est cette vision "superficielle" de la danse propre à notre culture qui ammène à ce que l'on n'exige pas de la danse le même contenu, ni la même puissance ... que l'on exige des autres arts, que l'on n'attende pas nécessairement de la danse qu'elle produise un sens, une tension, un état de pensée ou d'émotion comme la peinture, la poésie, la littérature ou le cinéma ...

 

Pourtant, aujourd'hui à l'exception d'un public trop "spécialisé" notre public en général échappe aux dictats des conceptions réductrices et épuratrices de la danse. Il sait établir des liens entre ses diverses expériences artistiques. Pour cela, il aime rentrer dans nos espaces ouvragés ou clos ... et goûter de s'y laisser émouvoir.

 

Karine SAPORTA

Avril 1996