La magie des pointes : un état d'âme

Mai 1997

 

La pratique des pointes renvoie aux domaines de l'hypnose et de la suggestion. Elle correspond tout d'abord à un état. C'est ce que l'on a oublié aujourd'hui. La pratique des pointes renvoie d'abord à une convocation de l'esprit, à une recherche du corps fantôme, c'est-à-dire du corps transfiguré, transcendé ... (par la présence de Dieu ou de l'esprit).

 

Dans certains états limites d'extase mystique ou de trouble psychique grave, il semblerait que l'être humain parvienne à se tenir sur les pointes sans l'aide de chaussons ni de chaussures spécialement équipées. En effet, le corps se trouve alors comme soulevé, extrêmement allégé de son poids et le mouvement de se hisser sur les pointes des pieds nus se fait naturellement. Ce phénomène semble être commun à plusieurs cultures, bien au-delà de l'Europe.

 

 

D'autre part, sans doute faudrait-il citer des danses d'Asie centrale (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan, en particulier), danses d'oiseaux pour la plupart que les hommes dansent sur les pointes.

 

 

Ce qui est étonnant dans le cas de ces danses, c'est que les bottes avec lesquelles elles se pratiquent ne sont pas des bottes renforcées en leur extrémité ni durcies à l'endroit des orteils, bien au contraire, ce sont des bottes extrêmement souples. A travers la suggestion de ce thème de l'oiseau souvent rencontré dans le "ballet", il semblerait donc que s'opère un travail de l'esprit capable de lui procurer une sensation différente de la pesanteur ce qui lui permet de rentrer en "lévitation".

 

Cette volonté consciente ou inconsciente de s'élever sur l'extrémité des orteils liée à la recherche d'une autre relation à cette force que représente la pesanteur, tend à contredire cet attrait vers le bas qui est aussi irrésistible que le destin. Elle tend à instaurer une autre relation à cet état de corps opaque, que la lumière de l'esprit ne peut toujours atteindre.
La volonté de monter sur pointes correspond certainement au désir de nier l'état de matérialité du corps pour entrer dans "l'état d'âme".

 

C'est bien ce qu'exprime le plus souvent l'être en état de transe à l'occasion d'un rituel social, d'une vision mystique, d'une crise "existentielle" ou "psychique" : le paradoxe entre ce qu'il sent dans son corps comme une force invisible qui serait comparable à de la lumière intense, de l'énergie surpuissante voire brûlante (et qui est pourtant d'après les scientifiques d'aujourd'hui peut être la matière même ...) et le mode matérialisé, socialisé qui l'entoure.

 

Il y a parfois confusion entre le concept de "matière" au sens métaphysique ou scientifique du terme et celui de matérialité ou matérialisme.

 

Si la pratique des pointes est bel et bien magique ou d'origine magique, c'est qu'elle est reliée à un rêve métaphysique, "méta corporel" ou "méta matériel", tout en provenant d'une énergie, d'une force qui est peut-être au plus près du secret de la matière. Si l'on considère que la matière est bien toujours produite par "concentration d'énergie".

 

Monter sur pointes semble être une démarche "énergétique" autant que spirituelle.

 

Le paradoxe aujourd'hui est que l'on se figure que le travail des pointes représente l'endroit le plus extrême du travail mécanique physique du danseur et que l'on oublie le sens même de cette élévation que représente l'acte de "pointes". Celui-ci étant au contraire même de l'effort physique, mécanique, musculaire, se situerait plutôt, à l'origine, du côté de la magie, de l'incantation, du pouvoir de l'esprit.

 

L'invention des pointes, en Europe et en particulier en France, au début du dix-neuvième siècle précède de peu la création des premiers ballets romantiques. Elle correspond d'abord à la force d'un imaginaire "mystique" ou "métaphysique" propre à une époque.

 

Ce sont la créativité et la recherche incessante des danseurs qui en ont fait l'outil de la virtuosité et de la technique corporelle que nous connaissons. Autrement dit, le travail des pointes à l'origine provient d'une volonté "expressive" ou "signifiante" d'un état de pensée.

 

Karine SAPORTA

Mai 1997